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Gabriele Tagliaventi Guide à la découverte de l’architecture « politiquement incorrecte » du XXème siècle |
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« Demain
sera déterminé par des choses différentes par rapport à celles
qui ont été vues aujourd’hui. Demain sera fait par ce que la majorité
a vu et par ce que les
minorités ont vu… » PIERRE DRIEU LA ROCHELLE, Journal 1939-45 . « Là-bas
il y a Madrid, là au fond, au delà de la colline et encore plus loin, au
delà de la plaine. Là-bas, tu
la vois surgir des rochers et
des pins, de la bruyère et du sorgho, blanche et belle, derrière le
grand plateau jaune. Ces plaines sont belles,
qu’elles nous appartiennent ou qu’elles appartiennent à nos
ennemis». ERNST HEMINGWAY, Pour qui sonne le glas. Une fois sur les bords de l’Atlantique, encore une autre surprise. L’édifice est imposant, majestueux. Plus on
s’approche et plus on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas d’un édifice
isolé, mais d’un complexe d’édifices, à la manière des grands
couvents du Moyen Âge. Dominé par une tour haute et élancée,
l’ensemble est composé
d’une série de cours disposées autour d’une place centrale fermée.
On dirait un couvent aux mêmes dimensions grandioses que l’Abbaye de
Fontevraud ou que la Grande Chartreuse, mais quelque chose ne convainc
pas. La tour, tout d’abord, si semblable aux nombreuses interprétations
de la Giralda de Séville construites au cours du XXème siècle
de l’Espagne aux Etats Unis ; l’architecture, ensuite, sévère
dans le style de l’Escorial et puis le nombre d’étages, cinq ou six
surmontés de belvédères, qui sont trop nombreux pour un édifice du
Moyen Âge ou de la Renaissance. L’utilisation des matériaux de
construction révèle le mystère. Le congloméré de ciment armé, mélangé
à la pierre et à la brique, est la preuve de l’appartenance de ce
complexe à l’architecture du XXème
siècle. Appartenance scandaleuse. En effet, le chercheur attentif ne trouvera
pas de traces de cet édifice
et de son architecte dans les différentes histoires de l’architecture
produites dans les cinquante dernières années. Tout en se développant
sur une superficie de 150 hectares, dotée de résidences pour 1000 étudiants,
de laboratoires industriels pour la formation professionnelle sur 16.000 mètres
carrés, d’installations sportives qui comprennent un stade pour 6.000
spectateurs, des piscines, des gymnases, des terrains de tennis, un théâtre
d’une capacité de 1.500 spectateurs et une église en mesure
d’accueillir 1.000 fidèles, le complexe d’édifices de l’Universidad
Laboral de Gijon ne
figure nulle part. Toutefois, il s’agit d’une des plus grandes œuvres de l’architecture classique du XXème siècle. L’une des tentatives les plus ambitieuses de répondre de manière traditionnelle aux exigences de croissance culturelle d’une nouvelle société de masse. Pratiquement unique dans sons genre ou, en tout cas, parmi les premiers exemples de réalisation d’un campus universitaire en Europe après la deuxième guerre mondiale. Construite, entre 1948 et 1955, sur un projet
de Luis Moya Blanco, Ramiro Moya, Rodriguez A. de la Puente et José Diez
Canteli, après l’expérience de la Città
Universitaria de Rome, contemporaine à la Ciudad Universitaria de Madrid, mais plusieurs années en avance sur
les grands complexes universitaires construits en France, en Allemagne, en
Grande Bretagne et en Suède dans les années 60 - 70 et qui ont trouvé
un large écho dans la presse à la mode, elle ne figure nulle part.
Pourquoi ? Du point de vue du programme, de ses contenus
sociaux, elle devrait sans aucun doute occuper une place du moment qu’il
s’agit d’un grand projet pédagogique visant à offrir aux classes
sociales défavorisées la possibilité d’accéder à une solide
formation professionnelle. Si on utilise un critère typologique,
elle devrait être citée dans les textes : grâce à la métaphore
urbaine de la place avec l’église et le théâtre, à l’ensemble
architectural du couvent, etc. Selon un critère quantitatif, ses
dimensions et l’ampleur du programme devraient en garantir la présence dans
l’histoire de l’architecture européenne de la deuxième moitié du XXème
siècle. Selon un critère technologique, l’utilisation, mieux encore
l’expérimentation de techniques de construction innovatrices dans les
premières années de l’après guerre, dans le panorama d’une Europe dévastée
par l’épouvantable conflit mondial, le conglomérat de ciment qui
permet les structures hardies de l’église et du théâtre, la tour
d’une hauteur de 117 mètres, tout cela devrait être une garantie pour
l’insertion de ce complexe dans les livres d’histoire, dans les textes
des facultés d’Architecture et d’Ingénierie. Selon un critère de
composition, le développement du langage classique appliqué à une
grande œuvre du bâtiment moderne……Voilà, peut être la clé
de lecture de l’oubli : la présence du langage classique dans
une grande œuvre moderne. Selon les textes d’histoire de Pevsner et
Giedion, pour ne pas faire mention des théories de Le Corbusier encore
religieusement enseignées dans les amphithéâtres universitaires d’une
bonne moitié du monde, un développement de l’architecture classique à
l’époque moderne n’est
pas possible parce qu’elle contredit l’affirmation que l’histoire de
l’architecture procède, de manière progressive, vers l’inévitable
affirmation du Mouvement Moderne. Les autres œuvres de Moya Blanco n’ont pas
trouvé non plus de place jusqu’à présent. L’autre Universidad Laboral, construite à Zamora avec Rodriguez de la
Puente en 1947-53, le Museo de
America, construit à Madrid avec Martinez Feduchi en 1942, l’église
de San Agustin, à Madrid, de
1949, et la paroisse de Torrelavega de 1957. Et si l’on reste en Espagne, manquent encore
à l’appel le complexe de la Ciudad
Universitaria de Madrid
(1927-1945), l’aménagement du nouvel accès monumental à la capitale
du côté nord : la place de la Moncloa
avec l’Arc de Triomphe (arch. Lopez Otero, 1955), le Pabellon
del Gobierno (arch. Lopez Otero, 1943) et l’édifice du Quartel General del Ejercito del
Aire (arch. Gutierrez Soto, 1940-51). Pour ne pas parler de la Gran
Via ou, toujours à Madrid, du complexe grandiose des Nuevos
Ministerios (arch. Zuazo Ugalde, Torroja Miret, Diz, Rodriguez Cano,
Garcia Lomas, 1932-1953). Des quartiers entiers manquent ainsi que les
nouvelles villes construites ex-novo ou reconstruites après la guerre
Civile de 1936-1939 : Brunete, Mondragon, la monumentale Plaza
de España de Sévile (arch. Anibal Gonzalez, 1914 – 1928) et le
quartier tout entier de l’exposition ibéro-américaine de 1929. Mais l’oubli, ou plutôt l’exclusion, ne
concerne pas seulement l’Espagne, mais beaucoup d’autres pays
d’Europe et d’ailleurs : les villes, les quartiers, les édifices
publics construits en Italie, pendant la période fasciste ; les
villes-jardin anglaises de Letchworth, Hampstead, Welwyn, aussi bien que
celles allemandes de Staaken, Margarethenhohe et Hellerau. Les œuvres du
Classicisme nordique des années 20 et 30,
de la Bibliothèque de Stockholm
au Parlement d’Helsinki, des quartiers d’habitations sociales
à la périphérie d’Oslo au Musée d’Art Moderne de Göteborg, de
l’Opéra de Stockholm au quartier général de la police de Copenhague,
sont absents ou, encore, quand elles sont mentionnées elles sont expliquées
comme un accident de parcours ou une production de jeunesse sur le chemin
de la réalisation du « Moderne ». Le Romantisme national finlandais de Saarinen,
Gesellius, Lindgre, le Mouvement régionaliste français de Henri Godbarge,
Louis et Benjamin Gomez, André Pavlovski, l’Ecole nationale et
organique hongroise de Odön Lechner, Josef Vago, Béla Rerrich manquent. Manquent les œuvres d’un personnage aussi encombrant qu’Edwin Lutyens : de l’énorme production de villas dans la campagne britannique à l’extraordinaire projet pour la Cathédrale de Liverpool, du Palais du Vice-roi à New Delhi au siège de la British School à Rome. Sont exclus les travaux de Raymond Erith pour le Queen’s College d’Oxford (1956-1960) et ceux de Grey Wornum pour le siège du Royal Institute of British Architects à Londre (1932-1934). Manquent aussi les églises et les couvents construits par ce maître de la brique qu’est Dom Paul Bello : de la Belgique au Portugal, de la France à l’Angleterre, des Pays Bas au Canada. Manquent les ponts et les gares de Paul Bonatz en Allemagne, les gares et les bureaux de poste d’Angiolo Mazzoni en Italie, le Musée des Œuvres Publiques de Perret à Paris (1937), le stade et les piscines d’Umberto Costanzini a Bologne (1926). Sont, évidemment, exclues les œuvres
d’Albert Speer pour le Grand Berlin et Nürnberg, les places et les édifices
publics de Marcello Piacentini en Italie, les quartiers d’habitation
populaire à la périphérie
de Saint Pétersbourg, les nombreux Palais du Soviet construits dans les
capitales des pays de l’ex « rideau de fer ». Enfin, et cela est surprenant, toute la
production du Classicisme américain du XXème siècle
manque. Manquent les œuvres du Mouvement pour la City
Beautiful : les Civic
Center de San Francisco, Providence, Denver, New York City, Brooklyn,
etc. ; la réalisation du Plan de la Commission MacMillan pour
Washington D.C. : le Federal
Triangle, Market Square, la National Gallery de John Russel Pope, la grande époque des gares
ferroviaires construites pour la première fois selon des critères
technologiques innovateurs et à haut niveau d’inter modalité :
les Union Stations et les Terminals
AMTRAK de Chicago, Toronto, Washington D .C., Los Angeles,
Richmond, Philadelphia, l’extraordinaire gare en style art déco de
Cincinnati, la Grand Central Station
de New York. Manque aussi la grande ville-jardin de Coral Gables à Miami
et la série de villes nouvelles planifiées par John Nolen en Floride. Il
manque aussi cette création originale de l’architecture américaine
représentée par le Campus universitaire : de l’Harvard Yard à
UCLA, de Berkeley à Princeton, de Yale à Brown
University, de Columbia à Cornell et ainsi de suite. Les architectes romantiques comme Bertram
Grosvenor Goodhue sont absents et sont
absents également les classiques comme James Gamble Rogers, ainsi que les
auteurs de musées et de bibliothèques
comme Paul Cret, les constructeurs de gratte-ciel comme Cass
Gilbert, des personnages comme MkKim, Mead & White auxquels on doit
des œuvres mémorables dans de nombreuses villes américaines et qui à
eux seuls suffiraient à justifier un chapitre dans l’histoire de
l’architecture du XXème siècle, ne fusse que pour
cet incroyable ensemble de moderne urbanité classique réalisé à
New York City par les deux édifices contigus de la Pennsylvania
Station et par le Post Office. Aujourd’hui, une histoire de
l’architecture de ce siècle qui ne tiendrait pas compte de tout cela
paraîtrait déformée. Pour formuler une hypothèse en mesure de
justifier cette situation, il faut considérer ce qu’à été le XXème
siècle dans sa globalité, dans l’architecture et au-delà.
Aujourd’hui, onze ans après la chute du mur de Berlin
et neuf ans après la fin de l’Union Soviétique
et de son empire, les valeurs de démocratie et de liberté
semblent à un tel point faire l’unanimité qu’il est difficile
d’imaginer une pareille situation d’exclusion. Toutefois,
le XXème siècle a été non seulement le siècle des
innovations technologiques mais aussi l’époque des grandes dictatures,
des idéologies, des terribles conflits mondiaux. Le XXème siècle,
commencé dans l’optimisme dicté par la foi dans le progrès
scientifique et ses réalisations, avec l’enthousiasme des expositions
universelles qui à partir de Paris se diffusaient dans les capitales du
monde entier, s’est révélé, au fil des années, être le champ de
bataille des empires nationalistes, le terrain de conquête des idéologies
totalitaires des années 20 et 30, l’époque des dictatures
nationale-socialistes et communistes, le théâtre de ce terrible redde
rationem qu’a été la deuxième guerre mondiale. Et l’architecture ne pouvait pas ne pas être
influencée par ce climat anormal. C’est pendant les années 20, avec la prise du pouvoir du fascisme en Italie et du communisme en Russie, que naissent, croissent et s’affirment les idéologies politiques destinées à influencer tout le reste du siècle. Idéologies politiques accompagnées d’une vision totalitaire du monde selon laquelle l’ennemi doit être non seulement vaincu et abattu, mais complètement exterminé, effacé. Ce sera le national-socialisme en Allemagne qui exacerbera cette attitude avec l’extermination en masse du peuple juif dans les lagers à laquelle suivront les goulags staliniens et les horribles champs d'extermination de Pol Pot. Mais les idées de base, les fondements sont déjà présents dans les années 20. Ce ne pas par hasard qu’on parle de créer « l’homme nouveau » aussi bien à Droite qu’à Gauche. Une « nouvelle société », un « ordre nouveau ». Et en architecture on voit apparaître les théories pour une « nouvelle manière d’habiter » : à la place de la ville traditionnelle, voilà l’ «unité d’habitation », au lieu de la rue couloir, voilà les autoroutes, la répartition en zones remplace les quartiers traditionnels avec ses rues, ses places et ses pâtés de maison, voilà les méga structures pour l’homme nouveau…. Parallèlement aux idéologies totalitaires
des années 20, aux « ismes » qui ont divisé tant de générations
et causé tant de deuils et tant de ruines, un autre « isme »
naissait et s’affirmait : le Modernisme. Aujourd’hui, selon Jean
Clair, le Modernisme est le dernier des « ismes » rescapé à
la fin des idéologies. Il survit comme un dinosaure
dans un milieu complètement changé, sur le plan social, physique
et culturel. Mais pendant tout le siècle, il a occupé une place
importante. Le Modernisme a été une
sorte de religion laïque. Il s’est créé ses propres idoles et a
construit une idéologie qui n’admettait pas d’oppositions. Il s’est
affirmé au cours du siècle et, après le deuxième conflit mondial, il
est devenu l’idéologie prédominante en architecture. Il a organisé la
construction du monde dans lequel il croyait, expérimenté les nouvelles
manières d’habiter, écrit ses histoires de l’architecture. Il ne
pouvait certainement pas admettre que le XXème siècle puisse
exprimer autre chose. En 1940, Antoine de Saint-Exupéry écrivait
« Les avant-gardes révolutionnaires,
de n’importe quel parti, donnent la chasse non pas aux hommes
(elles n’évaluent pas l’homme dans son essence), mais aux
symptômes. La vérité de l’adversaire leur apparaît
comme une maladie épidémique. Pour un symptôme de doute on expédie
le contagieux à l’isolement. Au cimetière. » (Lettres à un
otage) Les nouvelles villes de l’éternel classicisme A l’entrée du port de Saint-Jean de Luz-Ciboure, dans le pays basque français, presque à la frontière espagnole, on peut voir encore deux phares construits en 1936 par André Pavlovski. L’un pour la lumière verte et l’autre pour la lumière rouge. Ils sont disposés de manière alternée et asymétrique par rapport au port-canal. Asymétrie et alternance réaffirmées dans leurs formes simples, épurées et d’une évidente inspiration Art Déco. Pavlovski a réussi à introduire dans l’architecture, avec ces deux petites réalisations, une fonction, un mécanisme, tout en créant deux monuments urbains d’une grande puissance expressive. Ils sont certes modernes mais en même temps
traditionnels. Comme toute son architecture qui a privilégié l’interprétation
des formes traditionnelles, les deux phares de Saint-Jean de Luz avec leur
abstraction à l’intérieur d’un code personnel si fort au point de donner naissance à un vrai style personnel peuvent être
considérés comme des emblèmes de l’Autre Modernité. Ils le sont par
leur qualité et par l’histoire de l’architecte qui les a construits :
un homme isolé dans une région périphérique de l’Europe, passionné
par sa culture régionale mais curieux de toute nouveauté et expérimentation
technologique. Longtemps oublié par « l’histoire
officielle », la valeur de l’œuvre, comme bien d’autres œuvres,
a été redécouverte récemment dans le cadre du programme de recherches
sur l’architecture des régions françaises lancé par Maurice Culot[1]
à l’Institut Français d’Architecture. Au seuil de ce nouveau millénaire, il est
important de comprendre ce qu’a été entièrement le XXème
siècle. Redécouvrir les architectes oubliés, les villes oubliées, les
belles constructions effacées trop souvent au nom d’une idéologie
abstraite. Le XXème siècle regorge de matériel
à découvrir et à remettre en
circulation, ce qui devrait permettre à l’architecture d’aborder le futur avec
des énergies nouvelles. Le XXème siècle est encore plein de
paradoxes qu’il faut dévoiler et de talents qu’il faut valoriser.
Dans tous les secteurs évidemment mais en particulier dans
l’architecture, puisque c’est comme nous le savons le secteur de la
culture appliquée, le plus
en contact avec la politique et le pouvoir. Les guerres mondiales, les camps de
concentration, les idéologies de haine qui ont, fort heureusement en vain,
essayer de construire « l’homme nouveau », de le déraciner
de sa propre terre et de sa propre histoire, ont constitué un obstacle sérieux
à la compréhension sereine des faits, sans laquelle il est impossible de
réaliser un pas en avant. L’architecture classique a constitué, tout
au long de ce siècle, une grande force créatrice. Dans tous les pays,
sous toutes les latitudes. Dans sa version la plus orientée vers
l’expression de valeurs spécifiques de la société de masse, elle a
inspiré partout d’importants édifices.
Elle a été utilisée par Albert Speer en Allemagne, par les
architectes de Staline en Union Soviétique, mais aussi par John Russell
Pope aux Etats Unis et, ne l’oublions pas, dans l’édifice
construit par Yohanan Ratner (1930), à Jérusalem, pour abriter le siège
de l’exécutif israélien. Les résidences jumelles, projetées et
construites par Joseph Berlin à Tel Aviv (1925), et le Centre d’Accueil
pour personnes âgées, réalisé lui aussi à Tel Aviv par Nilly
Portugali en 1988, témoignent de l’existence en Israël d’une culture
intéressée par la tradition classique et du droit de chaque peuple à
utiliser le riche patrimoine du classicisme. L’architecture classique a été l’une des
principales forces créatrices du XXème siècle en dépit du
fait qu’on s’est efforcé de présenter une histoire dans laquelle
tous les personnages jouaient un rôle en
vue de la réalisation de la version « officielle ». C’est ainsi que Pevsner, a oublié de citer,
en parlant de Peter Behrens, ses différentes réalisations classiques
comme l’Ambassade d’Allemagne à Saint Pétersbourg (1911-12) ou les bâtiments
administratifs de l’IG Farben à Höchst, près de Francfort
(1920-1924). Etonnant pour l’un des maîtres du Modernisme, comme il est
étonnant, à la fin de sa carrière, de le voir travailler, sous la
direction de Speer, au projet de l’Axe Nord-Sud de Berlin ! C’est étonnant, parce que pour les
histoires officielles, tous les
« progressistes » étaient partisans du Modernisme et tous les
« conservateurs », partisans de la tradition. Et alors, tandis
que Behrens travaille avec Speer, il est également utile de rappeler que
l’un des textes fondamentaux du Modernisme - le manuel de la préfabrication
d’Ernst Neufert – paraît à
Berlin en 1943 et fait partie intégrante du programme national socialiste
de construction des nouvelles villes dans les territoires de l’Est. Inversement, une des principales figures de la culture traditionaliste
allemande, Werner Hegemann, fondateur avec Bonatz, Schmitthenner et
Schultze-Naumburg du groupe « Der Block » s’enfuit aux Etats
Unis à l’avènement du régime nazi et publie, avec Peets, un des
textes de référence de la culture traditionnelle du XXème siècle :
« The American Vitruvius ». Il faut détruire les tabous et vaincre les préjugés.
La technique peut certainement
contribuer à construire de manière traditionnelle et à enrichir le
paysage urbain et naturel. Si l’on observe le pont qui a été bâti sur
le fleuve Lahn aux abords du bourg médiéval de Limburg, par le bureau
technique qui a été responsable, sous la direction de Paul Bonatz, du développement
du réseau des autoroutes
allemandes, on reste fortement impressionné : le dôme roman avec
ses tours caractéristiques est comme encadré à l’intérieur des
grandes arches murées du pont. La vue de Limburg, sous cet angle,
est plus belle. La construction d’un ouvrage utilitaire, comme le pont
d’une autoroute, non seulement ne gâche pas le paysage mais, grâce à
la sensibilité des réalisateurs du projet pour ce qui concerne
l’utilisation des matériaux et le choix des formes, l’enrichit véritablement. De la même façon, le pont suspendu sur le
Rhin réalisé par l’équipe de Bonatz (1939-1941) nous donne une
impression similaire. Un pont
élégant, aux câbles suspendus au milieu de robustes blocs porteurs. Une image d’une évidente modernité. Ce sont deux ouvrages
semblables, réalisés par le même architecte, dans un même laps de
temps. Chaque ouvrage est celui qui convenait aux lieux. Le pont suspendu
n’aurait pas été du tout à sa place à Limburg. Voilà
l’enseignement de l’Autre Modernité. S’approcher de
l’architecture sans œillère, les valeurs de la tradition présentes
mais ouvertes à l’innovation. Comme Albert Laprade, qui construit les usines
Renault de Boulogne Billancourt (1944-1951) mais travaille avec passion à
la reconstruction en parfait style traditionnel, selon la méthode connue
de l’imitation , du centre historique de la ville du Mans. Ce n’est pas une tâche aisée pour ceux qui
ont grandi à l’époque des sectarismes et des fanatismes idéologiques.
Mais l’enjeu en vaut bien la peine. Le renouveau de l’architecture et
la construction d’une ville digne de la grande tradition occidentale
font partie des défis pour les architectes de ce début de siècle. En étudiant et en analysant l’apport de
l’architecture de l’Autre Modernité, on pourra récupérer un
patrimoine culturel fondamental et avec cet enrichissement, se lancer avec
une confiance renouvelée dans la construction d’une nouvelle ville. « Celui
qui fouille au plus profond, dans tous les déserts, touche la couche
d’où surgit la source ; et avec l’eau qui jaillit, apparaît à
la surface la nouvelle fécondité ». [1]
Maurice Culot a commencé au début des années 90 avec la
collaboration de la maison d’édition Norma une collection,
« Les années modernes », entièrement consacrée à la découverte
de l’architecture traditionnelle française pendant la période
entre les deux guerres mondiales. |
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